Entrer sur Onirophyse

Plus tumeur que ça tu meurs

par Sonia Bemuch, invitée d'Onirophyse

(en regardant une radiographie, secouant la tête) Plus tumeur que ça tu meurs... ha! haha! Elle est bien celle-là! Waou! Vous permettez que je la note? Parce que c’est pas tous les jours que j’ai des éclairs de génie comme ça. On peut parler de génie, là, non? Vraiment, je suis vraiment fier de moi. Je dois vous avouer que je n’ai jamais aussi bien annoncé un cancer de toute ma carrière. C’est vrai, on prend toujours un air tragique et on utilise toujours les mêmes phrases, alors qu’on devrait laisser libre court à notre créativité littéraire. Une tumeur c’est pas rien, surout la votre, soit dit en passant, il faut se donner de la peine pour l’annoncer. C’est la moindre des choses. Non? Vous ne dites rien. Ah oui! Votre tumeur! Je l’avais presque oubliée, ce qui est absurde, car il est impossible de contourner votre tumeur tant elle est énorme! ENORME. Jamais vu un truc pareil. Sérieux, c’est dingue qu’un truc pareil puisse tenir dans votre boîte cranienne. Etes-vous sûr de ne pas pencher la tête en marchant? ... Oubliez, c’est un détail. Ah! Avec tout ça j’ai oublié de noter ma phrase. C’était quoi déjà? Vous vous en souvenez? Non, attendez, je veux m’en rappeler moi-même... Voilà! Plus tumeur que ça tu meurs. J’ai toujours dit à mon père que j’étais fais pour être artiste, il ne m’a pas écouté. C’est toujours pareil, il me semble, les grands destins sont toujours gâchés par la raison. Non? Je savais que j’avais des choses à écrire sur la page de l’Histoire, avec un grand H. Ah! Elle est bien aussi celle-là. Cette fois je ne fais pas la même erreur, pas deux fois. Je note tout de suite... des choses... Histoire... grand H... voilà... Mais le monde n’était pas prêt, je veux dire, oublions un peu la modestie qui nous fait dire n’importe quoi et soyons honnêtes, j’étais extrêmement créatif dans ma jeunesse. Mais on me baillonait, la censure... quelle peste! J’étais allé chez un éditeur, je lui avais donné mon manuscrit, il me l’a rendu un mois plus tard. Un mois de torture, sans exagérer, et vous savez ce qu’il m’a dit? La salaud! Il a dit que c’était un ramassi de choses entendues! Il n’avait rien compris à ma prose et il osait la critiquer?! Le monde n’était pas prêt et réagissait par la censure? Soit! Pour les punir, tous, les mécréants, je me suis tû! Tel Rimbaud, je me suis muré dans un silence immuable et personne, je dis bien personne, n’a profité de ma formidable modernité! Bon... ça a un peu changé maintenant. Je veux dire, j’ai un projet de livre, vous savez. Quelque chose de très sérieux. J’en ai montré des bribes à ma mère, elle elle m’a toujours soutenu, mais elle ne tenait jamais tête à mon père. Je suis d’ailleurs persuadé qu’il la bat... Mais c’est délicat d’osculter sa mère, vous comprenez? Bref, je lui ai fais lire et elle a pleuré, c’est bon signe, non? Un beau projet... projet... projet... ça me fait penser à quelque chose... Ah oui! A vous! Mon pauvre... Quelle tumeur... Vous n’en avez plus pour très longtemps. C’est pour ça que “projet” me faisait penser à vous, il faut être honnête, à partir de maintenant les projets c’est fini. Avec une telle bombe à retardement dans la caboche je ne vous donne pas plus de... pfffffiou... une semaine. Enfin, que ça soit clair, ce n’est pas moi qui vous la donne, c’est Dieu. Mais il est parfois capricieux alors il risque bien de vous sucrer quelques jours. C’est cruel la vie! Regardez, moi par exemple, je devais être artiste et me voilà médecin... Pire: cancérologue! Cruelle, très cruelle. Croyez-moi, je compatis. (il regarde la radiographie) elle est gigantesque! En fait, je me demande comme il se fait que vous soyez encore en vie... Oooooooh! Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt?! Il faut organiser une conférence! Ha! Oui! Une conférence! Et tous, TOUS, ils se jetteront à mes pieds à moi, celui qui a diagnostiqué la plus grosse tumeur au cerveau jamais existante! Haha! Et il grincera des dents cet enfoiré, ce roquet, là, c’est quoi son nom déjà? Mais aidez-moi un peu! Olala! C’est... hum... Ah oui! Dr Gauguin. Je le déteste celui-là. Vous savez, il n’arrête pas de me mépriser au conseil des médecins. Je ne sais pas si vous voyez qui c’est? Assez grand, blond... enfin, plutôt blanc maintenant! hinhin... ne le prenez surtout pas mal, mais je déteste les blonds. D’ailleurs vous êtes tellement pâle que ça ressort beaucoup, vos cheveux blonds. Vous me faites penser à un acteur... Mais qui? Sans importance! Re-ve-nons-en à nos mou-tons! Ma conférence! Il faudra que je loue une salle, nous serons nombreux. Accepteriez-vous de poser nu? Pas pour des photos, hein, mais pour une oscultation générale, quoique les photos ne soient pas à exclure... Nous verrons! Alalala, il va falloir aller vite! Il ne faudrait pas que vous mourriez avant! Evidemment, il y aurait toujours votre corps, votre cerveau, donc ça pourrait être jouable. Ah mais non! Non! C’est impossible, car je vais inviter des psychiatres, ils voudront vous interroger, voir comment vous prenez le fait que vous allez bientôt mourrir, que vous n’avez plus aucun espoir à placer dans ce monde, que vous vivrez vos derniers instants dans la souffrance mentale et physique, que ... Bref! Il faut absolument que vous restiez en vie d’ici-là, après ce n’est plus mon problème. Pour tout vous dire, l’idéal serait que vous mourriez dans une semaine: pile mon diagnostique! Ha ha! Oui, ce serait parfait! Par-fait! Et, entre nous, après tout ce que j’ai fait pour vous, vous me devez bien ça! Alors, faites un petit effort, au moins une fois dans votre vie et mourrez dans les délais! C’est pas grand chose que je vous demande. Oh? Hé! Oh! Vous m’écoutez ou bien? Monsieur?! Ah, mais c’est pas vrai! Il vient de crever cette enflure! C’est toujours pareil, on demande un petit service et ça se défile! Monde de merde.